Clicky

Les néo-Canadiens : leur impact dans le paysage philanthropique

Avec les récents débats entourant l’esprit patriotique des immigrants, le moment est opportun pour faire une réflexion sur l’impact des néo-Canadiens sur le paysage philanthropique au pays. Alors que l’Association des professionnels en philanthropie soulignait la Journée nationale de la philanthropie, je me suis joint aux célébrations dans diverses communautés. Par la même occasion, j’ai pu observer l’impact des néo-Canadiens en matière de philanthropie.

De nombreuses organisations peinent à accéder aux sources de revenus que représentent selon elle les vagues de nouveaux arrivants au Canada. Toutefois, les organisations qui obtiennent le plus de succès en la matière montrent qu’elles savent qu’il faut plus que des brochures ou des sites Web en langues étrangères pour établir un lien entre une population et une organisation. Elles reconnaissent aussi que même si la nécessité d’établir des relations avec des donatrices et des donateurs est universelle, les moyens pour y parvenir ne le sont pas.

En tant qu’immigrant canadien, j’évolue depuis longtemps dans un cercle social formé de néo-Canadiens. Même si j’ai vécu une expérience relativement facile et privilégiée, j’ai de très bons amis qui sont passés clandestinement d’un refuge à un autre et qui ont littéralement traversé des montagnes à pied en esquivant des tirs pour arriver au Canada. Leurs parcours ne ressemblent en rien à la scène finale de La mélodie du bonheur! Il a fallu des années à certains de mes amis et collègues avant de recommencer à croire en leur valeur professionnelle, et d’autres n’y arriveront jamais. Les personnes qui sont moins accablées par leurs efforts pour arriver au Canada vivent quand même un sentiment de perte, que ce soit sur le plan de la famille, de la communauté, des traditions ou d’un univers familier. Toutes ces choses ont été laissées derrière en échange de la possibilité de devenir Canadiens ou Canadiennes. Pour les organismes de bienfaisance qui souhaitent avoir accès à la bonne fortune de ces personnes, la compréhension de leurs réalités représente un bon point de départ.

La deuxième étape pour établir des relations significatives avec les néo-Canadiens consiste à comprendre les réalités qu’ils vivent dans leur pays d’adoption. Celles-ci peuvent varier considérablement en fonction de l’accueil reçu au Canada et de la catégorie dont ils font partie : immigration économique, regroupement familial ou personnes protégées. Le fait de s’établir pour des raisons fondées sur les possibilités de carrière, la réunification familiale ou des considérations humanitaires peut apporter un éclairage sur les ressources et les mesures de soutien offertes pour faciliter l’intégration, la stabilité et l’autonomie. Voilà des facteurs importants à prendre en considération avant qu’une personne choisisse de s’engager dans des actions philanthropiques. Bon nombre de personnes se sentent perdues et cherchent des façons de se sentir solidement ancrées. Certaines personnes vont choisir de faire du bénévolat pour se tenir occupées avant de pouvoir travailler. Pour d’autres, le bénévolat permet d’acquérir l’expérience au Canada exigée par beaucoup d’employeurs, d’acquérir des compétences générales, de mieux comprendre les subtilités et la culture canadiennes et de se rebâtir une confiance en soi. En toute circonstance, la compréhension des traditions philanthropiques des pays d’origine de ces personnes aidera l’organisme de bienfaisance à comprendre le point de départ pour établir des liens avec des partenaires potentiels.

Les néo-Canadiens oublient rarement ceux et celles qui les ont aidés à leur arrivée. Pour cette raison, les organismes de bienfaisance qui apportent une aide directe, une nouvelle perspective, des opportunités intéressantes ou de l’aide pour des enjeux personnels établissent des liens profonds avec des personnes qui leur seront éternellement reconnaissantes. Comme c’est le cas pour les liens avec les gens qui versent des dons annuels et des legs, ces relations peuvent perdurer dans le temps.

J’ai pu confirmer ce raisonnement lorsque j’ai parlé avec des donatrices et des donateurs à l’occasion de la Journée nationale de la philanthropie. Peu importe si ces personnes ont fui l’Europe de l’Est durant la Deuxième Guerre mondiale, amené leurs enfants au Canada dans l’espoir d’un avenir meilleur ou immigré récemment en provenance de pays déchirés par la guerre, comme l’Afghanistan, les liens créés avec les personnes qui les ont aidés à leur arrivée au Canada sont indéniables. En fait, un tiers des prix Giving Hearts décernés lors des célébrations de la Journée nationale de la philanthropie à Vancouver a été remis à des personnes nées à l’étranger. Dans chaque cas, les lauréats ont souligné leur ardent désir de redonner au pays et à la société qui ont tant fait pour eux dans leur vie personnelle.

Nombreuses sont les personnes qui auront épuisé leurs ressources financières dans le processus d’immigration et qui se buteront à des contraintes financières importantes au début de leur nouvelle vie au Canada. La philanthropie dans cette arène représente donc un véritable marathon, mais aussi une course qui vaut la peine d’être courue. La vie est chère au Canada, comme en témoignent les difficultés vécues par des personnes nées au Canada dans certains secteurs de notre métropole. Cependant, un article sur les tendances sociales publié par Statistique Canada indique que les néo-Canadiens qui donnent, peuvent donner des montants en moyenne de 35 % à 40 % plus élevés que la population née au Canada.[1]

Ces chiffres sont importants. Craig et Marc Kielburger, les fondateurs du WE Movement, ont récemment appuyé des conclusions formulées par Statique Canada en affirmant qu’« en moyenne, les immigrants donnent plus à des organismes de bienfaisance que les citoyens nés au Canada de la même classe économique. Cela est valable jusque dans les tranches de revenus les plus faibles ».[2] En 2016, Statistique Canada a aussi indiqué que dans à peu près dix ans, lorsque la prochaine cohorte de population atteindra le début de la soixantaine, cette population sera composée à 36 % d’immigrants. D’ici 2060, ce ratio devrait atteindre environ 47 %.[3] Avec le vieillissement de notre population, celle-ci sera de plus en plus diversifiée.

Nous savons maintenant que les fondements de la collecte de fonds reposent sur les relations. Les organismes de bienfaisance ont la responsabilité d’établir des relations authentiques avec toute personne susceptible de devenir une donatrice ou un donateur. Lorsque l’on comprend mieux le parcours emprunté par les néo-Canadiens pour arriver à leur destination actuelle, le chemin pour les accueillir et les mobiliser dans la tradition philanthropique nord-américaine ouvre la voie pour permettre aux deux parties de trouver ce qu’elles cherchent.

————————-

[1] Le don et le bénévolat chez les immigrants du Canada, Tendances sociales canadiennes, Statistique Canada, Derrick Thomas, 17 mai 2012. www150.statcan.gc.ca

[2] The most generous group of Canadians might surprise you, WE Movement, Craig and Marc Kielburger.   www.we.org

[3] La contribution de l’immigration à la taille et à la diversité ethnoculturelle des futures cohortes de personnes âgées, Regards sur la société canadienne, Statistique Canada, Yves CarrièreLaurent MartelJacques Légaré et Jean-François Picard, 9 mars 2016. www150.statcan.gc.ca